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The Nobel Prize in Literature 1937
Roger Martin du Gard

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Banquet Speech

Roger Martin du Gard's speech at the Nobel Banquet at the City Hall in Stockholm, December 10, 1937

Monseigneur, Mesdames, Messieurs,

La présence de tant de personnalités éminentes, réunies sous le patronage de Son Altesse le Prince Royal, augmente encore l'émotion que j'éprouve de me trouver ici, et d'entendre les paroles élogieuses qui viennent de m'être adressées. Je suis un peu comme un hibou qu'on a brusquement sorti de son nid pour l'exposer au grand jour, et dont les yeux, habitués à l'ombre, sont aveuglés par cette trop éclatante lumière.

Si fier que je sois de l'exceptionnelle marque d'estime qui vient de m'être donnée  par l'Académie Suédoise, je ne puis vous cacher ma surprise. Depuis que je sens peser sur moi cette faveur, – un peu accablante –, je m'interroge sur la signification qu'il convient de lui donner.

Ma première pensée a été pour mon pays. Je suis heureux que la haute Assemblée suédoise, en portant son choix sur un auteur français, ait tenu, cette année, à glorifier particulièrement nos lettres françaises. Mais, parmi mes compatriotes, je vois quelques grands poètes, quelques nobles et puissant esprits, sur lesquels, avec tant de raison, les suffrages auraient pu se porter. Pourquoi donc est-ce moi qui suis aujourd'hui à cette place d'honneur?

Le démon de la fatuité, – qu'on ne désarme jamais complètement – m'a soufflé, d'abord, quelques suppositions complaisantes: j'ai même été jusqu'à me demander si, par cette distinction accordée à l'homme «sans parti fris» que je crois être, l'Académie n'avait pas voulu marquer que, dans ce siècle ou chacun «croit» et «affirme», il n'était peut-être pas inutile qu'il y eût tout de même des «hésitants» qui «mettent en doute» et qui «interrogent»; des indépendants, qui se dérobent à la fascination des idéologies partisanes, et dont le constant souci est de développer leur conscience personelle, afin de conserver un esprit d'enquêteur, aussi objectif, aussi libéré, aussi équitable, qu'il est humainement possible.

Il me serait agréable aussi de penser que cette consécration qui m'échoit tout à coup, consacre aussi certains principes qui me sont chers. «Principes», c'est beaucoup dire pour un homme qui se déclare être prêt sans cesse à réviser ses opinions. Je dois néanmoins reconnaître que je me suis imposé quelques directives dans l'exercice de mon art, et que j'ai cherché à leur demeurer fidèle.

J'étais encore très jeune, lorsque j'ai rencontré, dans un roman de l'Anglais Thomas Hardy, cette réflexion sur l'un de ses personnages: «La vraie valeur de la vie lui semblait être moins sa beauté, que son tragique.» Cela répondait en moi à une intuition profonde, étroitement liée à ma vocation littéraire. Dès cette époque, je pensais déjà (ce que je pense encore): que le principal objet du roman c'est d'exprimer le tragique de la vie. J'ajouterai aujourd'hui: le tragique d'une vie individuelle, le tragique d'une destinée en train de s'accomplir.

Et ici, je ne puis me retenir d'évoquer un immortel exemple: celui de Tolstoy, dont les livres ont eu, sur ma formation, une influence déterminante.

Le romancier-né se reconnaît à cette passion qu'il a de pénétrer toujours plus avant dans la conaissance de l'homme, et de dégager en chacun de ses personnages, ce qui est la vie individuelle, ce par quoi chaque être est un exemplaire qui ne se répétera pas. Il me semble que, si l'œuvre d'un romancier a quelque chance de survivre, c'est seulement par la quantité et la qualité des vies individuelles qu'il aura su fixer. Mais ce n'est pas tout. Il faut, aussi, que le romancier possède le sens de la vie en général; il faut que son oeuvre soit le témoignage d'une vision personnelle de l'univers. Là encore, Tolstoy est le grand Maître. Chacune de ses créatures est plus ou moins obscurément hantée par une préoccupation métaphysique; et chacune des expériences humaines dont il s'est fait l'historien, implique, plus encore qu'une enquête sur l'homme, une anxieuse interrogation sur le sens de la vie. J'avoue qu'il me plairait de croire que, en couronnant mon œuvre de romancier, c'est à ma dévotion pour cet inapprochable modèle, et aux efforts que j'ai faits pour profiter des enseignements de son génie, que les Académiciens suédois ont voulu rendre un hommage indirect.

 

Peut-être aussi, – et c'est sur cette hypothèse plus grave que je veux achever, bien qu'il me soit pénible d'assombrir cette fête en réveillant des pensées douloureuses qui nous obsèdent tous – peut-être aussi l'Académie Suédoise n'a-t-elle pas craint de marquer une intention particulière, en attirant l'attention du monde intellectuel sur l'auteur de «L'été 1914».

C'est le titre de mon dernier ouvrage. Que vaut-il? Ce n'est pas à moi d'en juger. Mais, du moins, je sais ce que j'ai voulu faire: au cours de ces trois volumes, j'ai essayé de ressusciter l'atmosphère angoissée de l'Europe, à la veille des mobilisations de 1914; j'ai essayé de montrer la faiblesse des gouvernements d'alors, leurs hésitations, leurs imprudences, leurs appétits inavoués; j'ai essayé, surtout, de rendre sensible la stupéfiante inertie des masses pacifiques, devant l'approche de ce cataclysme dont elles allaient être les victimes, et qui devait laisser derrière lui neuf millions d'hommes morts, dix millions d'hommes mutilés.

Quand j'ai vu l'un des plus hauts jurys littéraires du monde, étayer ces livres-là du crédit de son incontestable autorité, je me suis demandé si cela n'était pas, aussi, parce que ces livres-là lui ont paru pouvoir, par leur diffusion, défendre certaines valeurs qui sont de nouveau menacées, et lutter contre la contagion néfaste des forces de guerre.

C'est que je suis un fils d'Occident, et que, là-bas, le bruit des armes ne laisse pas nos esprits en repos! Puisque nous voici réunis, le 10 décembre, jour anniversaire de la mort d'Alfred Nobel, (de cet homme d'action, non chimérique, qui semble bien, dans les dernières années de sa vie, avoir mis son suprême espoir dans la fraternité des peuples,) permettez-moi d'avouer, combien il me serait doux de penser que mon œuvre, – cette œuvre qui vient d'être couronnée en son nom, – peut servir, non seulement la cause des lettres, mais encore la cause de la paix! Dans ces mois d'anxiété que nous vivons; alors que, déjà, le sang est répandu aux deux extrémités du globe; alors que, déjà, presque partout, dans un air vicié par la misère et le fanatisme, les passions fermentent, autour des canons braqués; alors que, déjà, trop d'indices nous révèlent le retour de ce lâche fatalisme, de ce consentement général qui, seul, permet les guerres; en ce moment exceptionnellement grave que traverse l'humanité, je souhaite – sans vanité, mais de tout mon cœur rongé d'inquiétude – que mes livres sur «L'été 1914» soient lus, discutés, et qu'ils rappellent à tous, (aux anciens qui l'ont oubliée comme aux jeunes qui l'ignorent, ou la négligent), la pathétique leçon du passé.

From Les Prix Nobel en 1937, Editor Carl Gustaf Santesson, [Nobel Foundation], Stockholm, 1938

 

Copyright © The Nobel Foundation 1937
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MLA style: "Roger Martin du Gard - Banquet Speech". Nobelprize.org. Nobel Media AB 2013. Web. 25 Apr 2014. <http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/1937/gard-speech_fr.html>

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