The Nobel Prize in Literature 2000
Gao Xingjian
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Tu ne vis plus dans l'ombre de personne et
tu ne considères plus l'ombre d'autrui comme un ennemi
imaginaire, tu es sorti de cette ombre et voilà tout, tu ne
vas pas te fabriquer espoirs et illusions, à l'origine, tu
es arrivé dans ce monde sans le moindre souci, nu comme un
ver, dans le vide et le calme le plus parfait, tu n'as pas besoin
d'emporter quoi que ce soit, et de toute façon, même si
tu le voulais, tu ne le pourrais pas, tu as peur seulement de la
mort inconnue.
Tu te souviens que tu as peur de la mort
depuis ton enfance, à l'époque tu en avais beaucoup
plus peur que maintenant, à la moindre maladie tu croyais
avoir attrapé un mal incurable, dès que tu souffrais
d'une affection, tu te sentais complètement bouleversé,
tu étais dans un état de panique totale, à l'heure
d'aujourd'hui, tu as connu beaucoup de souffrances dues à la
maladie et tu as été plongé dans de profondes
détresses, être encore de ce monde tient de la chance,
la vie est un miracle, mais on ne peut pas dire que vivre est la
manifestation de ce miracle, n'est-ce pas déjà bien si
un corps doué de conscience peut ressentir les souffrances
et les plaisirs de la vie ? Que rechercher de plus ?
Tu as eu peur de la mort quand tes forces
diminuaient, tu as eu l'impression d'être à bout de
souffle, craint de ne pas arriver à reprendre ta
respiration, comme si tu tombais au fond d'un gouffre, une
impression qui apparaissait souvent dans tes rêves d'enfant,
te réveillant et te laissant couvert de sueur, alors qu'en
fait tu ne souffrais d'aucun mal, ta mère t'avait
emmené plusieurs fois a l'hôpital pour te faire
examiner ; aujourd'hui, tu n'as plus envie de te faire examiner,
même si le médecin le recommandait, tu laisserais
traîner les choses.
Il t'apparaissait clairement aussi que la vie
connaissait une fin ; au moment de cette fin, la peur
s'évanouirait simultanément, cette peur était
finalement la manifestation de la vie, à l'instant où
la conscience et la connaissance disparaîtraient, tout
serait fini en un instant, sans laisser le temps de
réaliser, et sans que cela ait un sens. La recherche du sens
avait été ta souffrance : avec ton camarade d'enfance,
tu discutais déjà sur le sens final de la vie, pourtant
à l'époque tu n'avais guère vécu, alors
qu'à présent tu en as goûté toutes les
saveurs, il est vain et inutile de rechercher ce sens, tu
sombrerais dans le ridicule, mieux vaut profiter de l'existence,
et en même temps l'observer.
Il te semble le voir, lui, dans une sorte de
vide, une petite lumière arrive d'on ne sait où, il est
debout sur une terre ni fixe ni déterminée, il est
comme un tronc d'arbre sans ombre portée, l'horizon a
disparu, ou alors il est comme un oiseau sur une étendue de
neige, tournant la tête à gauche et à droite, par
moments il fixe son regard, comme s'il réfléchissait.
À quoi ? Ce n'est pas clair du tout, mais c'est une
attitude, une attitude quand même assez belle ; exister
c'est prendre une attitude, la plus agréable possible, bras
écartés, agenouillé et se tournant, il revient sur
sa conscience, ou mieux vaut dire que son attitude est justement
sa conscience, c'est le tu au milieu de sa conscience, dont il
tire un plaisir secret.
Il n'y a ni tragédie, ni
comédie, ni farce, tout cela ce sont des jugements
esthétiques envers la vie, des différences
d'appréciation en fonction des gens, des moments et des
lieux ; il en est de même du lyrisme : tel sentiment à
tel moment ne sera pas le même à un autre moment,
tristesse et ridicule sont à un certain point
interchangeables, il n'est plus besoin de railler,
l'autodérision et la purification de soi suffisent, il
suffit de persévérer tranquillement dans cette
façon de vivre, s'efforcer de goûter les merveilles de
l'instant, se sentir à l'aise, et quand on s'examine, seul
avec soi-même, ne plus s'occuper du regard des autres.
Tu ne sais pas ce que tu seras encore capable
de faire, et ce qu'il te reste encore à faire, inutile d'y
penser, fais ce que tu as envie de faire, si c'est réussi
tant mieux, sinon tant pis, que ce soit fait ou non n'a pas
d'importance, si tu as faim ou soif bois ou mange, bien sûr
tu auras comme toujours ton point de vue, ta conception des
choses, tes inclinations et même tes colères, tu n'es
pas encore à l'âge où tu n'auras plus la force de
te mettre en colère, naturellement tu auras toujours tes
justes indignations, pourtant ce n'est plus la même
excitation, mais tu éprouves toujours autant de sentiments
et de désirs ; s'ils existent, laisse-les exister, mais la
rancune a disparu puisqu'elle est parfaitement vaine et peut
même te nuire.
Tu n'accordes de l'importance qu'à la
vie, tu éprouves grâce à elle des sentiments
inachevés, et tu te ménages encore de
l'intérêt pour la découverte et la surprise, seule
la vie mérite que l'on s'enthousiasme, n'est-ce pas
ainsi ?
Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait
Copyright © Yigeren de Shengjing, Lianjing,
Taipei, 1999
Copyright © Éditions de l'Aube, 2000, pour la traduction
française
ISBN 2-87678-538-2